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lundi 9 décembre 2019

Reverdy, Plupart du temps, Lumière

LUMIÈRE

Une petite tache brille entre les paupières qui battent. La chambre est vide et les volets s'ouvrent dans la poussière. 

C'est le jour qui entre ou quelque souvenir qui fait pleurer tes yeux.

Le paysage du mur — l'horizon de derrière — ta mémoire en désordre et le ciel plus près d'eux. Il y a des arbres et des nuages, des têtes qui dépassent et des mains blessées par la lumière. 

Et puis c'est un rideau qui tombe et qui enveloppe toutes ces formes dans la nuit.

Reverdy, Plupart du temps, Hôtels

 HÔTELS

Dans une singulière détresse d'or j'attends, passé minuit, que vienne l'heure propice à toutes les défenses contre les éléments. Je vais passer devant l'ennemi, redoutable plus que la pluie, plus que le froid. Il dort et ma main tremble. Une petite arme me suffira, mais avec ce terrible bruit dans la serrure et de la porte, je vais être assailli d'horribles cauchemars.

Au matin nouveau, départ à pas de chat. C'est un autre soupir et la rue me devient moins hostile; mais quand viendront, enfin, la délivrance et le repos tranquille? Cependant je me souviens d'avoir dormi dans un lit plus doux dressé pour moi.
Il n’en rest plus que les rêves.

Reverdy, Plupart du temps, La saveur du réel

LA SAVEUR DU RÉEL

Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.
 
Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.

Son avidité n’a égal que moi, Éluard, extrait

Mon cœur bat dans tout ton corps  
Dans tes retraites préférées  
Sur l'herbe blanche de la nuit  
Sous les arbres noyés 

Nous passons notre vie  
A renverser les heures  
Nous inventons le temps 
Et d'un seul coup comme toujours 
Des verdures et des oiseaux 
Où sommes-nous 
Soufflent sur tes regards 
Se posent sur tes paupières 
Garde-toi de bouger 
Les guirlandes de tes membres 
Sont pour des fêtes moins subtiles 

Pas un geste apparent  
On nous croit immobiles  
Tant nous sommes secrets

Une seule femme endormie, Pierre Jean-Jouve

Une seule femme endormie


Par un temps humide et profond tu étais plus belle
Par une pluie désespérée tu étais plus chaude
Par un jour de désert tu me semblais plus humide
Quand les arbres sont dans l’aquarium du temps
Quand la mauvaise colère du monde est dans les cœurs
Quand le malheur est las de tonner sur les feuilles
Tu étais douce
Douce comme les dents de l’ivoire des morts
Et pure comme le caillot de sang
Qui sortait en riant des lèvres de ton âme.

Par un temps humide et profond le monde est plus noir
Par un jour de désert le cœur est plus humide.

André Breton, Nadja

La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas.

Hume, Essais esthétiques, De la délicatesse du gout et de la passion, extrait

Certains êtres sont sujet à une certaine délicatesse de passion qui les rend extrêmement sensibles à tous les accidents de la vie, et leur donne une joie vive à chaque événement favorable, aussi bien qu’une douleur pénétrante à la rencontre de l’infortune et de l’adversité. Les faveurs et les bons offices engagent facilement leur amitié, tandis que la plus petite atteinte  provoque leur ressentiment. Tout honneur ou marque de distinction les exalte au-delà de toute mesure, mais ils sont touchés de manière aussi sensible par le mépris. Les personnes de ce caractère ont certainement des plaisirs plus vifs, aussi bien que des peines plus mordantes que les hommes de tempérament froid et posé. Mais je crois que, quand toute chose est pesée, il n’est personne qui ne préférerait être de ce dernier caractère, ayant la maîtrise entière de ses propres dispositions. La bonne ou la mauvaise fortune sont très peu en notre pouvoir, et quand une personne ayant cette sensibilité de tempérament est confrontée à un malheur, son chagrin ou son ressentiment prend possession d’elle entièrement et l’empêche de trouver encore du goût aux événements communs de la vie, dont l’appréciation juste forme la plus grande partie de notre bonheur.